Les Esprits du Sang, ou Kumanai, sont des prédateurs nocturnes immortels se nourrissant de sang humain. Ils évoluent au cœur des cités, en périphérie des villages et près des relais qui jalonnent les routes commerciales.

Les Kumanai sont dépendants de la proximité humaine pour assurer leur survie et s’ils sont coupables de nombreux décès, ils s’efforcent de limiter les dégâts qu’ils infligent aux populations qu’ils parasitent afin de conserver un territoire de chasse viable le plus longtemps possible. Les lieux souillés par la présence d’un Kumana sont considérés comme maudits, suscitant parfois des réactions violentes, qu’elles soient populaires, comme des battues et des exécutions arbitraires motivées par des superstitions le plus souvent inexactes, ou plus formalisées, avec l’intervention de détachements de guerriers-enquêteurs spécialisés dans le traitement de ce type de menaces, les Kugowurgai, rattachés directement à l’autorité du Shamashalima de la province.

Les Kumanai sont des hommes et des femmes qui ont été infectés par le Sang Noir, Karnokuma, une substance rare distillée dans l’océan nocturne et souterrain d’Abzu, en un lieu que les érudits nomment Karnonetshuk, la Source Noire. Certains avancent que la Source Noire serait un ancien dieu mort dont le sang se serait répandu en son temple d’ossements, ou un arbre foudroyé vieux comme le monde dont les racines plongent au cœur d’Abzu.

Lorsque le Sang Noir s’insinue dans le corps d’un homme et le corrompt, sa chair meurt et entreprend une profonde transformation qui le prépare à son ultime métamorphose. En cet instant d’agonie, dans les profondeurs de la Source Noire, une naissance répond à cette mort lointaine et une entité prend forme, indéfectiblement liée à la victime agonisante. Monstre caché, désir bestial, puissance primale façonnée dans les plus pures ténèbres, ce Sombre Frère d’Abzu, Karnohaluma, se lie intimement au cadavre encore chaud et lorsque la connexion est complète et achevée, l’être qui se relève n’est plus humain. Il est une porte vers Abzu, une créature de chair foulant la Terre mais dont le Sang et les pulsions émanent d’En-Bas. Il est un Esprit du Sang, un Kumana, jouissant de son apparence et de son esprit mortels mais sujet aux appétits et projets déviants de son Sombre Frère.

L’inévitable cohabitation avec le Sombre Frère tient tant de la malédiction que du cadeau divin. Le Sang Noir qui coule dans les veines d’un Kumana est le même que celui qui façonne son Karnohaluma, élixir malsain et sacré évoluant à la lisière des mondes. C’est à cause du Sang, substance étrangère, que le Kumana a le soleil en horreur, qu’aucune nourriture ne peut le satisfaire, que ses passions sont décuplées et que sa simple présence plonge les mortels dans l’inconfort, la peur, la haine. Mais c’est par le sang qu’il peut convoquer les étranges pouvoirs d’En-Bas, vitesse et force surhumaines, commander ou séduire les animaux nocturnes et les êtres touchés par Abzu, affecter des formes qui ne sont pas de ce monde.

Avec le temps, non seulement le lien entre un Esprit du Sang et son Sombre Frère s’affermit, permettant de manifester sur Terre avec une aisance grandissante les pouvoirs normalement réservés aux créatures d’Abzu, mais le Karnohaluma devient également une créature de plus en plus complexe, raffinée et évolue du statut de puissance brute à exploiter à celui d’un être doué d’intentions, de conscience et de raison. La tension entre les parts solaire et obscure du Kumana devient telle que les plus anciens d’entre eux peuvent être déchirés par ce conflit, les menant à la folie et la destruction. Aussi, les Esprits du Sang sont-ils apparemment tous voués à disparaître, embrasés par leur impossible nature.

Un mythe obscur répandu parmi les Kumanai affirme que l’ultime destinée d’un Esprit du Sang est d’accomplir un voyage au cœur de la Source Noire pour affronter son Sombre Frère et le soumettre. Cette plongée en Abzu et dans la plus profonde intimité de son âme transfigure à jamais celui qui en revient victorieux. Le Sombre Frère vaincu est absorbé, arraché à Abzu, et c’est un être complet, hybride, qui rejaillit à la lumière, bénéficiant des pouvoirs du Sang et débarrassé des malédictions qui y sont associées. Roi parmi les siens et les mortels, il ne craint plus la lumière du soleil, jouit de pouvoirs interdits et sa simple présence déchaîne les passions les plus violentes parmi les hommes.

Toutefois, nul n’est parvenu à atteindre cet état confinant à la divinité car tous les Kumanai ayant entrepris ce voyage ont été dévorés par leur propre Frère et noyés dans la Source Noire.

Il est dit pourtant que l’un d’entre eux y parvint en des temps oubliés, quittant la Terre des hommes comme un monstre dévoré par la soif pour y revenir en gloire, Reine de la Nuit et des Vents, Destructrice de Tous les Trônes. Celle qui déclara la guerre au Soleil et leva une armée pour le prendre d’assaut. Raba na-Lila ko-Wushai, Dimaka na-shube Rabatriskai. Lilu.

Lilith.

La Guerre de la Nuit sans Fin, Mura na-denfano-Lila, plongea le monde entier dans la chaos et l’obscurité s’abattit sur Terre pendant mille jours. Les cités-états s’effondrèrent, les fleuves se tarirent, les mers étaient envahies de créatures difformes crachées par de lourds nuages couleur de fer. Quand la lumière revint et frappa les survivants de ce désastre, l’armée de Lilith avait disparu et nul n’en entendit plus jamais parler. Si les hommes pensent que la Reine Kumana, la seule qui ait jamais existé, a été défaite par Shama, les créatures nocturnes attendent secrètement son retour et voient dans les éclipses solaires et les lunes de sang le signe que la lutte n’est pas terminée.